Glossaire de sémiotique tensive

 

Ambivalence
Direction
Objet
Tempo
Amenuisement
Efficience
Parvenir
Temporalité
Analyse
Espace tensif
Phorème
Tensivité
Ascendance
Evénement
Récursivité
Tonalisation
Atonisation
Extensif
Redoublement
Tonicité
Atténuation
Extensité
Relèvement
Tri
Catégorie
Homogénéité
Réseau
Valence
Complexité
Implication
Segmentation
Valeur
Concession
Intensif
Sous-contraire
Corrélation
Intensité
Sous-dimension
Décadence
Interdéfinition
Spatialité
Définition
Intersection
Structure
Démarcation
Intervalle
Sub-valence
Diagramme
Mélange
Sur-contraire
Dimension
Mode d’efficience
Survenir

 

 

 

 

– Mélange: Emprunté à la langue courante, le mélange est une notion qui intervient en deux circonstances très différentes. Le mélange est, avec le tri, l’une des deux grandes opérations de la syntaxe extensive, c’est-à-dire de la syntaxe qui intéresse les états de choses. Un objet valant d’abord par son indice de composition élevé ou nul, avec d’autres objets, le sujet, selon la visée qui est la sienne, opère des tris ou des mélanges. La solidarité des deux opérations a cette conséquence qu’un tri a nécessairement pour objet un mélange antérieur, dans l’exacte mesure où un melange n’est envisageable que s’il porte sur un tri antérieur stabilisé. L’opération de mélange est récursive, et si elle épuise bientôt les possibilités du domaine, elle établit une valeur que nous disons d’univers, comme on peut le voir dans la question actuelle du “métissage généralisé” que nous vivrions ; ce terme de métissage est pris ici dans son sens dit figuré, mais le sens figuré, précisément parce qu’il étend les emplois, c’est-à-dire qu’il se “mélange” à de nouveaux classèmes, isole de facto le noyau lexématique. En second lieu, le terme de mélange retrouve son sens étroit, technique, quand il est appliqué aux opérations de traitement de la matière étudiées par Greimas et Fr. Bastide.

(voir tri, valeur)

– Mode d’efficience: Par mode d’efficience, nous désignons la manière dont une grandeur est susceptible de pénétrer dans le champ de présence, ce qui suppose le contraste entre un avant et un après, mais structuré de façon telle que l’après précède l’avant. Le point est difficile dans la mesure où la plupart des théories s’en tiennent à un maintenant ou à un désormais, certes inauguraux, sans s’inquiéter pourtant de la teneur de cette surrection. Le paradigme des mode d’efficience distingue, pour le moment, entre le survenir et le parvenir. L’axe sémantique commun aux deux modes est l’advenir.

(voir survenir et parvenir)

– Objet: La langue française ne dispose pas comme la langue allemande d’un couple de termes: Gegenstand/Objekt, permettant d’entrée de prévenir certains malentendus. Comme pour bien d’autres termes, la sémiotique, tard venue comme discipline rigoureuse, a été précédée par la philosophie et pour ce point particulier par l’épistémologie. Dans la perspective hjelmslevienne, l’approche de l’objet se veut strictement cognitive et ne conserve de l’objet que sa texture relationnelle: «Les “objets” du réalisme naïf se réduisent alors à des points d’intersection de ces faisceaux de rapports; (…)» (Prolégomènes, p. 36). Avec la définition de la structure, cette proposition constitue la charte du structuralisme “raisonnable”. Mais la conséquence que Hjelmslev en tire plus loin: «Il se constituerait ainsi, en réaction contre la linguistique traditionnelle, une linguistique dont la science de l’expression ne serait pas une phonétique et dont la science du contenu ne serait pas une sémantique. Une telle science serait alors une algèbre de la langue qui opérerait sur des grandeurs non dénommées (…)». (Ibid., p. 102) aboutit à confier la phonétique et la sémantique à la substance et dans une certaine mesure à les disqualifier. La conception de l’objet avancée par la sémiotique greimassienne est tributaire du primat accordée à la narrativité. Mais si l’on convient, ainsi que le recommandait Greimas lui même, de “sortir de Propp”, la problématique de l’objet se présente sous un jour nouveau. La démarche consiste à rapatrier l’objet dans l’espace tensif et à observer ce qui se passe en intensité et en extensité. En intensité, l’objet de valeur est détenteur de l’«accent de sens» (Cassirer): «Le mythe s’en tient exclusivement à la présence de son objet, à l’intensité avec laquelle celui-ci assaille la conscience à un instant déterminé et prend possession d’elle.» (La philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 57). Corrélativement, l’objet se définit par le quantum d’imprévu qu’il projette en se manifestant: «Le seul noyau un peu ferme qui semble nous rester pour définir le mana est l’impression d’extraordinaire, d’inhabituel et d’insolite.» (ibid., p. 103). En extensité, l’objet, dans la mesure où il est soumis aux opérations de tri et de mélange propres à la syntaxe extensive, se définit par ce que nous suggérons d’appeler son coefficient de composition en discours; cet indice est faible, voire nul, quand c’est une valeur d’absolu qui est traitée; il est élevé, voire infini, quand il s’agit d’une valeur d’univers. Ces deux déterminations constituent le plan du contenu de l’objet; les autres caractéristiques de l’objet relèvent du plan de l’expression de l’objet. Il serait souhaitable de réserver le terme d’“objet” au plan du contenu et celui de “chose” à celui de l’expression, mais nous sommes bien conscient que ce souhait est tout à fait irréalisable. S’il fallait à tout prix proposer un motif de concordance entre ces différentes approches, nous dirions que, si la syntaxe intensive nous présente une activation de l’objet et une passivation du sujet, la syntaxe extensive restitue au sujet des possibilités de traitement des objets dans la perspective ouverte par Greimas et Fr. Bastide.

(voir intersection, tensivité, réseau, définition, survenir)

– Parvenir: Couplé avec le survenir, le parvenir est l’un des deux modes d’efficience, c’est-à-dire l’une des deux manières pour une grandeur d’accéder au champ de présence et de s’y établir. La physionomie du parvenir est tributaire de sa relation au survenir, c’est-à-dire des écarts valenciels que l’on enregistre. Le tempo dirige l’aspectualité et le nombre: la célérité virtualise la segmentation, tandis que la lenteur permet la divisibilité et la progressivité “à vue”. L’opposition entre les deux modes d’efficience ressort ainsi :

L’opposition décisive est sans doute celle du nombre. Dans ce que l’on appelle ses “journaux”, Baudelaire oppose le travail au jeu en ces termes: «Le travail, force progressive et accumulation, portant intérêts comme le capital, dans les facultés comme dans les résultats. Le jeu, même dirigé par la science, force intermittente, sera vaincu, si fructueux qu’il soit, par le travail, si petit qu’il soit, mais continu.»

 

Un point mérite d’être souligné : entre les catégories, certaines relations sont implicatives, comme par exemple celle entre le mode d’efficience et le nombre ; par contre, pour Baudelaire, la catégorie subjectale de l’attrait est, dans son rapport aux autres catégories, concessive : en dépit de sa négativité, le jeu est attrayant, comme en dépit de sa positivité le travail est sans attrait.

(voir survenir, démarcation)

Phorème: Dans Le nouvel esprit scientifique, Bachelard affirme à propos de la physique que «l’énergie reste sans figures» (p. 67); ce constat vaut également pour les sciences dites humaines. Sur le modèle des néologismes auxquels la linguistique a au cours du temps fait appel, le terme de phorème se propose de pourvoir en figures aussi simples que possible cette «energeia» à laquelle Hjelmslev dans les Principes de grammaire générale identifiait le synchronique: «le synchronique est une activité, une energeia(p. 56). La reconnaissance de cette dynamique dans le plan de l’expression ne pose plus de problème. Dans le plan du contenu, les choses se présentent différemment: une discipline, hier honorée, aujourd’hui déchue, la rhétorique tropologique a pour objet la force du discours et elle a pour tâche d’identifier précisément les «figures du discours» (Fontanier) les plus efficaces. Mais comme la linguistique, à l’exception de Jakobson, a pour ainsi dire divorcé d’avec la rhétorique, tout se passe comme la linguistique avait préféré le système au procès, tandis que la rhétorique aurait fait le choix inverse: ici une efficience sans savoir raisonné, là un savoir raisonné sans efficience. Nous retrouvons une ambivalence bien connue: les uns démontrent sans persuader, les autres persuadent sans démontrer… Le propos est aisé à formuler: il s’agit d’appréhender les figures élémentaires de la phorie, dont il faut rappeler qu’elle a le mérite de dynamiser le carré sémiotique. Ces figures, nous les recevons plutôt comme des participes présents que comme des participes, plutôt comme des vecteurs que comme des traits. Nous avons trouvé sous la plume de Binswanger une triade que nous avons jugée prometteuse: «La forme spatiale avec laquelle nous avons eu jusqu’à présent affaire, était ainsi caractérisée par la direction, la position et le mouvement.» (Le problème de l’espace en psychopathologie, p.79). Nous nous sommes permis de remplacer “mouvement” par “élan” afin de disposer d’un terme présentant le classème “animé”. Sous bénéfice d’inventaire, l’inventaire des phorèmes est, comme il se doit, réduit et aligne la direction, la position et l’élan. Disposant de cette grille nullement exorbitante, nous l’avons projetée d’abord sur les deux sous-dimensions intensives: le tempo et la tonicité, ensuite sur les deux sous-dimensions extensives: la temporalité et la spatialité. Ce qui a trois conséquences: (i) en vertu de l’analyse en phorèmes, une sub-valence compose un phorème et une sous-dimension; (ii) les sous-dimensions ont, en raison de la procédure suivie, la même organisation; la spatialisation du temps comme la temporalisation de l’espace cessent dès lors de faire problème; (iii) dans ces limites, le produit de trois invariantes par quatre sousdimensions donne douze combinaisons possibles rabattables les unes sur les autres, soit à partir d’un phorème, soit à partir d’une sous-dimension.

(voir dimension, définition, interdéfinition, valence)