Glossaire de sémiotique tensive

 

Ambivalence
Direction
Objet
Survenir
Amenuisement
Efficience
Parvenir
Tempo
Analyse
Espace tensif
Phorème
Temporalité
Ascendance
Evénement
Récursivité
Tensivité
Atonisation
Extensif
Redoublement
Tonalisation
Atténuation
Extensité
Relèvement
Tonicité
Catégorie
Homogénéité
Réseau
Tri
Complexité
Implication
Segmentation
Valence
Concession
Intensif
Sous-contraire
Valeur
Corrélation
Intensité
Sous-dimension
Décadence
Interdéfinition
Spatialité
Définition
Intersection
Structure
Démarcation
Intervalle
Sub-valence
Diagramme
Mélange
Sujet
Dimension
Mode d’efficience
Sur-contraire

 

 

 

 

– Segmentation: voir démarcation.

– Sous-contraire: De façon quelque peu inattendue, le terme de “contraire” se révèle polysémique et la résolution de cette polysémie reste une question ouverte. Au hasard des lectures, quatre données, sans lien entre elles au départ, ont retenu notre attention. En premier lieu, la “quaternité” du carré sémiotique repose sur la distinction entre “contraires”: [s1] et [s2] d’une part et “sub-contraires” : [non-s1] et [non-s2]. Cette distinction a été suspectée et notamment on a fait valoir que les implications: [non-s1 -> s2] et [non-s2 -> s1] reposaient “en sous-main” sur une synonymie. En second lieu, nous avons noté que Bachelard distinguait entre deux types de “contraires” définis par leur degré de tension: «(…) on peut invoquer deux sortes de cas suivant que les contraires se dressent une hostilité décisive ou qu’on a affaire à des contrariétés minimes.» (La dialectique de la durée, p. 144). En troisième lieu, comme en passant, Sapir dans son étude sur la gradation (Linguistique, p. 225) proposait le terme de “sous-contraire”. Enfin, la structure la plus satisfaisante étant une structure à quatre postes, comme dans le quatrain orthodoxe de la versification française, le terme de “surcontraire” s’impose de lui-même, adoption qui conserve le terme de “contraire” comme générique. Ce qui revient à dire que la notion de contrariété entre en réseau en deux temps: (i) en distinguant maintenant entre “sur-contraires” et “sous-contraires”; (ii) en opposant entre eux les termes de chaque paire selon la sous-dimension jugée pertinente; ainsi à propos de l’amenuisement nous avons choisi la tonicité, mais la même procédure s’applique identiquement aux trois autres sous-dimensions. La projection en réseau et le diagramme présupposent la distinction entre “sur-contraires” et “sous-contraires”.

(voir réseau, diagramme, sous-dimension, phorème)

Sous-dimension: voir dimension.

– Spatialité: Comme pour la temporalité, nous adoptons la perspective de l’agir, c’est-à-dire que nous supposons que le sujet est d’abord sensible à ce qu’il peut faire de l’espace. La morphologie élémentaire, la plus simple est, nous semble-t-il, celle qui confronte l’ouvert et le fermé; ce couple peut être traité selon l’implication ou selon la concession; ces traitements génèrent des morphologies dérivées:

Cette approche “mélange” les trois directions sémantiques mentionnées dans la partie pratique de La catégorie des cas: la direction, la cohérence qui précise la position de deux objets l’un par rapport à l’autre, et la subjectivité (pp. 127-138). La modalité spatialisante par excellente serait le pouvoir, le pouvoir de circuler sans entrave et le lieu lui-même serait mesuré par son degré d’accessibilité.

(voir implication, concession, dimension, sous-dimension)

– Structure: La notion de structure appartient davantage à Hjelmslev qu’à Saussure. La définition de la structure est formulée dans les premières lignes de l’étude intitulée Linguistique structurale: «On comprend par linguistique structurale un ensemble de recherches reposant sur une hypothèse selon laquelle il est scientifiquement légitime de décrire le langage comme étant essentiellement une entité autonome de dépendances internes, ou, en un mot, une structure(Essais linguistiques, p. 28). La définition avancée dans Sémiotique présente deux écarts qui ne sont certainement pas le fait du hasard: «(…) on considérera la structure comme une entité autonome de relations internes, constituées en hiérarchies.» (Sémiotique 1, p. 361). La première différence porte sur la substitution de “relations” à “dépendances”. L’œuvre de Hjelmslev étant de loin la principale référence théorique de Sémiotique 1, n’est-il pas surprenant que cet ouvrage ignore par ailleurs le terme de “dépendance”? Greimas se méfie du terme de “dépendance” dans l’exacte mesure où Hjelmslev se méfie de celui d’“opposition”… La seconde différence consiste dans l’ajout du segment: “constituées en hiérarchies”. Puis, dans l’étude indiquée, Hjelmslev reprend en les analysant un à un les termes de la définition proposée. À propos de l’adjectif “autonome”, nous lisons: «Ici notre hypothèse s’oppose à n’importe quelle hypothèse qui considère le langage comme étant essentiellement fonction d’autre chose.» Dans les termes des Prolégomènes, il s’agit de savoir si le langage est «un tout qui se suffit à lui-même.» Cette question est appelée à durer, puisque la réponse que l’on avance décide du statut de chaque discipline. La réponse autoritaire de Hjelmslev ne va pas pourtant pas sans difficultés: d’un côté, le langage est posé comme le creuset des significations : «Le langage est l’instrument grâce auquel l’homme façonne sa pensée, ses sentiments, ses émotions, ses efforts, sa volonté et ses actes, l’instrument grâce auquel il influence et est influencé, l’ultime et le plus profond fondement de la société humaine.» (Prolégomènes, p. 9); mais d’un autre côté, par un renversement quasi pascalien, cette puissance “poïétique” est inversement proportionnelle à la viduité sémantique de la structure: «Il ne faut donc attendre de cette procédure déductive ni une sémantique, ni une phonétique mais, tant pour l’expression de la langue que pour son contenu, une “algèbre linguistique” qui constitue la base formelle pour le rattachement des déductions de substance non linguistique.» (Prolégomènes, pp. 123-124). En forçant le trait: le langage peut tout, parce qu’il n’est rien. S’il faut insister à ce point sur cette autonomie, c’est assurément parce qu’elle est problématique, c’est-à-dire qu’il est tout aussi raisonnable d’affirmer que le mythe présuppose le langage que l’inverse, à savoir que le langage présuppose le mythe, mais sous un rapport différent ainsi que l’indique Cassirer: «Dans leur ensemble, elles (les formes symboliques) n’apparaissent pas d’emblée comme des configurations séparées, existant par soi et identifiables, mais se détachent très progressivement d’une terre commune, le mythe. Tous les contenus de l’esprit, quand bien même nous devons leur attribuer un domaine propre d’un point de vue systématique et leur donner pour fondement un propre “principe” autonome, ne nous sont d’abord donnés, à titre de faits, que dans cette interpénétration.» (Langage et mythe, p. 61). Cassirer insiste également sur le fait que le dire intéresse au moins autant le faire que le concevoir: «(…) elle (la forme de la réflexion) ne reçoit pas ses impulsions essentielles du seul monde de l’être, mais toujours aussi du monde de l’agir.» (La philosophie des formes symboliques, tome 1, p. 255). Sans traiter au fond la question, nous estimons que Hjelmslev donne partiellement raison à Cassirer lorsqu’il introduit, à la seule fin de faire une place au «principe de participation» cher à Lévy-Bruhl, le terme complexe [[a] vs [a + non-a]]: sur ce point, le mythe “inspire” le linguiste. Dans cette “ténébreuse affaire”, le point de vue tensif s’efforce de “ménager la chèvre et le chou” en proposant un compromis. À l’égard de la demande hjelmslevienne, il assume l’exigence de pousser aussi loin que possible le primat des rapports: «Elle (l’hypothèse) veut qu’on définisse les grandeurs par les rapports et non inversement.» (Essais linguistiques, p. 31). Mais ces rapports sont non seulement qualifiés en termes de dépendances, mais également sinon quantifiés, du moins quantifiables en termes de plus et de moins. À l’égard de “l’humanisme” de Cassirer, nous insisterons sur le retentissement sémiotique de la dualité des modes d’efficience retenus [survenir vs parvenir]:

Le chassé-croisé qui définit les deux modes d’efficience demande la relativité de l’intensité et l’extensité: (i) la démesure toujours possible du survenir-subir demande un “appareil” susceptible d’être excédé, “débordé”, ce que la centralité du tempo et de la tonicité autorise; (ii) la sphère du parvenir-agir demande pour sa part un “appareil” permettant l’alternance et la commutation de l’ici-maintenant inhérent au survenir avec le là-plus tard inhérent au parvenir.

(voir parvenir, survenir, espace tensif)

Sub-valence: La différence entre les valences et les sub-valences est d’abord positionnelle: les sub-valences sont à une sous-dimension ce que les valences sont à une dimension. La seconde différence concerne le nombre des unes et des autres: les valences étant solidaires des dimensions, on enregistre deux classes de valences: les unes intensives, les autres extensives. Au nombre du même principe, à savoir que les sub-valences sont solidaires des sous-dimensions, le nombre des sub-valences est plus élevé puisqu’il est le produit de l’aspectualisation des directions tensives et des phorèmes.

(voir dimension, direction, phorème)

Sujet : Pour la continuité linguistique et sémiotique, le sujet et l’objet constituent des catégories qui se présupposent l’une l’autre, au point qu’elles en viennent à se ressembler selon Jespersen : «Le sujet et l’objet sont tous les deux des éléments de rang 1 et on peut accepter dans une certaine mesure l’affirmation de Madvig selon laquelle l’objet est en quelque sorte un sujet caché, tout comme celle de Schuchardt pour qui “tout objet est un sujet relégué à l’arrière-plan”.» (O. Jespersen, La philosophie de la grammaire, p. 218) C’est la raison pour laquelle nous avons, dans des écrits antérieurs, risqué le terme de sub-objet afin d’inscrire dans le plan de l’expression ce glissement jakobsonien de la contiguïté à la métaphore. Cette proximité-identité a pour résolution le fait que les caractéristiques accordées aux objets seraient des “variétés” des valences et des sub-valences affectant le sujet. Ce dernier serait la modalité stative de l’appareil des catégories tensives, tandis que l’objet serait sa modalité expressive. Bien entendu, la question du sujet ne se règle pas en quelques paragraphes. Il s’agit seulement de formuler du point de vue tensif les questions les plus “intéressantes”. Dans les limites de ce glossaire, nous en retiendrons deux, la première relative au sujet d’état, la seconde relative au sujet opérateur. Par-delà leurs divergences importantes, les grandes créations culturelles défendent relativement au sujet une conception héroïque: sujet tragique de fait sinon en droit immortel, sujet épique, sujet diégétique en quête de sa reconnaissance; même le sujet romanesque n’échappe pas à la grandeur sous la plume des plus grands. Ce que nous avons en vue dans les limites de cette entrée, c’est la physionomie du sujet au quotidien, dans son quotidien, vaquant à la production ordinaire du sens, non pas entre deux exploits, mais entre deux événements, ce qui est fort différent. Sur ce point précis, nous assumons la question de Deleuze dans Pourparlers (p. 218): «Chez Leibniz, chez Whitehead, tout est événement. Ce que Leibniz appelle prédicat, ce n’est surtout pas un attribut, c’est un événement, “passer le Rubicon”. D’où ils sont forcés de remanier complètement la notion de sujet: qu’est-ce que doit être un sujet si ses prédicats sont des événements?» Le sujet en concordance avec le schéma narratif greimassien est un sujet devenu compétent qui vient à bout des difficultés qu’il a anticipées; c’est l’envers de ce style existentiel que nous entendons reconnaître: quel est ce sujet qui, parfois, à son corps défendant, voit l’événement faire irruption et bouleverser son champ de présence? C’est un sujet sensible, par catalyse: un sujet sensible à l’ardeur extrême des subvalences de tempo et de tonicité qui subjectivent la survenue de l’inattendu et précipitent le sujet de la sphère familière de l’agir dans celle extatique du subir. Cet adverbe modeste “parfois” nous fournit l’assiette paradigmatique du sujet d’état dans la mesure où ce dernier est déterminé, obligé par la dualité des modes d’efficience: [survenir vs parvenir]. En effet, s’il n’y avait que des événements, c’est la catégorie même de l’événement qui serait au bout du compte virtualisée, mais le sujet se tient sur la ligne de crête mouvante séparant d’un côté des actions relevant du parvenir et qui doivent par équité être portées à son crédit, de l’autre des événements que, selon l’expression courante, “il n’a pas vu venir”, événements qui, à l’instar de ce qui se produit dans le jeu, mesurent à ses yeux sa chance ou sa malchance. Centrée sur le sujet opérateur, notre seconde remarque porte sur la relation entre ce sujet et la subjectivité, qui est comme le sillage que le passage du sujet creuse. Il s’agit d’entrevoir comment le sujet s’y prend pour que “le” monde devienne, selon le mot de Gœthe, “son” monde; il s’agit d’identifier quelques-uns des ressorts de cette appropriation. Un univers sémantique identifié et stabilisé, un micro-univers sémantique selon Greimas, n’est pensable que comme grammaire déclinant des concordances contraignantes et des interdits, autrement dit des catégories. Mais ce rappel indiqué, la question s’impose: d’où vient au juste que le sujet soit en mesure de jouer avec l’appareil catégoriel qui le précède? En effet, le jeu et la grammaire, dans la mesure où ils exigent l'un et l'autre de la part des joueurs l’observance de règles strictes, sont en affinité l'un avec l'autre - comme le voulait Saussure, mais sous un rapport différent quand il rapprochait la langue et le jeu d'échecs. Mais le questionnement insiste: mais d’où vient que le sujet accepte de jouer selon ces règles? La raison tient en ceci: ces règles sont ses règles. Autrement dit, les opérations d’augmentation et de diminution que le sujet effectue sur la dimension de l’intensité et les opérations de tri et de mélange qu’il effectue sur celle de l’extensité n’ont aucune extranéité: sur la dimension de l’intensité, le sujet règle, ajuste les affects qui le dévastent ou le dépriment; sur la dimension de l’extensité, il classe, case comme il peut ou rejette les grandeurs qu’il a admises ou qui sont “tombées” dans son champ de présence. L’assiette subjectale des dimensions et sous-dimensions d’une part, des opérations canoniques d’autre part, rend compte de l’appropriation subjective aussi bien des états d’âme que des états de choses. Prévenons une objection qui serait décisive si nous n’étions pas en mesure, croyons nous de bonne foi, de la lever. Cette [grammaire + jeu] est-elle une “maison” ou une “prison”? C’est ici que l’alternance paradigmatique [implication vs concession] montre son mérite inappréciable: si l’implication, que la rhétorique argumentative en la personne d’Aristote a consacrée, était seule opérante, sans alternance, cette grammaire serait une “prison”, mais la concession, avec l’assistance de la récursivité, donne lieu à un adverbe sousestimé: “pourtant”, lequel porte, emporte la chose au-delà d’elle-même, redouble le redoublé, amenuise l’amenuisé et procure ainsi au sujet ces superlatifs-concessifs en apparence, mais en apparence seulement, excessifs, lesquels confèrent au discours cette force persuasive qui est l’attendu du discours selon Merleau-Ponty: «Elle [la philosophie] commence au contraire avec la conscience de ce qui ronge et fait éclater, mais aussi renouvelle et sublime nos significations acquises.» (La prose du monde, pp. 25-26) Le dépassement devient avantageusement une propriété-possibilité du système, que le sujet est en mesure sous certaines conditions de retourner à tel égard contre le système lui-même. Cette situation est celle des artistes modernes qui, si nous prenons le cas des peintres, ne se proposent pas de peindre un tableau “de plus”, mais d’inventer ou de réinventer jour après jour la peinture. La physionomie du sujet telle qu’elle ressort de cet examen hâtif est ambivalente: la dualité des modes d’efficience [parvenir vs survenir] fait du sujet d’état un être à la merci de l’événement qui le dessaisit sans ménagement aucun des compétences dans lesquelles il puise sa confiance en soi et son courage face à l’adversité ordinaire de la vie. En revanche, la dualité des opérateurs discursifs d’envergure [implication vs concession] accorde au sujet opérateur une capacité de dénégation, selon certains de révolte, qu’il peut opposer à la contrainte directe qu’il subit.

(voir événement, récursivité, parvenir, survenir, implication, concession)

– Sur-contraire: Voir sous-contraire.

– Survenir: Couplé avec le parvenir, le survenir est l’un des deux modes d’efficience, c’est-à-dire l’une des deux manières pour une grandeur d’accéder au champ de présence et de s’y établir. Le survenir est pour le sujet bouleversant, mais les raisons de ce “tumulte” ne se laissent pas dire aisément, puisque la clarification suppose, selon la doxa, l’absence même de ce qui est à analyser! Le survenir doit sa véhémence affective à l’ardeur des sub-valences de tempo et de tonicité qu’il met en jeu: l’accélération “folle” et la saturation tonique vécues à son corps défendant par le sujet n’entrent pas dans une “somme”, mais bien – sans qu’on puisse en fournir la démonstration à ce jour – dans un “produit” qui les décuple. Sans ce postulat indémontrable, comment comprendre le caractère extatique du survenu? Un verbe en français résume la démesure affective du survenu: le survenir précipite et nous précipite. En effet, il représente une crise fiduciaire radicale: ne vaut-il pas comme réalisation soudaine de l’irréalisable? Sans s’annoncer, sans surtout prévenir, le survenir virtualise la contenance modale du sujet dont il anéantit ex abrupto les compétences validées. Il arrête le temps et peut-être même l’inverse en ce sens que le sujet s’emploie à reconstituer le temps de l’actualisation, le temps des préparations et des calculs que le survenir a justement anéanti; le temps s’arrête parce que le sujet s‘efforce de restaurer a posteriori cet “avant-temps” qui lui fait gravement défaut. Enfin le survenir boucle, bouche l’espace: perdant ses dépendances et ses lignes de fuite, l’espace se contracte et se réduit au “là” qui vaut alors momentanément comme sans “ailleurs” accessible. Le sujet est ravi de la sphère familière de son agir et projeté dans celle étrange du subir. Sans traiter ce point comme il le mérite, indiquons d’un mot que la problématique du survenir est déjà au centre des analyses d’Aristote dans la Poétique, la tragédie ayant pour ressorts certains les péripéties et les reconnaissances agencées. La philosophie, l’anthropologie, la linguistique, la rhétorique et la littérature se sont approchées de cet antécédent que l’avènement du discours précisément dérobe. Pour la tradition philosophique, nous mentionnerons le motif “antique”, récurrent de l’étonnement auquel Descartes dans Les passions de l’âme a pour ainsi dire donné une nouvelle jeunesse: «Lors que la première rencontre de quelque objet nous surprent, & que nous le jugeons estre nouveau, ou fort différent de ce que nous connoissions auparavant, ou bien de ce que nous supposions qu’il devait estre, cela fait que nous l’admirons & et sommes estonnez. Et pour ce que cela peut arriver avant que nous connoissions aucunement si cet objet nous est convenable, ou s’il ne l’est pas, il me semble que l ‘Admiration est la première de toutes les passions.» (Les passions de l’âme, pp. 108-109). L’accès au champ discursif se présente ci comme une intrusion appréciée. Descartes n’eût pas manqué d’être bien surpris s’il avait pu prendre connaissance des descriptions du sacré par les anthropologues: «On rapporte en particulier que l’expression de manitou est employée partout où la représentation et l’imagination sont excitées par quelque chose de nouveau et d’extraordinaire: si, pendant la pêche, on attrape une espèce encore inconnue de poissons, celle-ci fait naître aussitôt l’expression de manitou(Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 104). Pour la linguistique, les choses se présentent de façon singulière, puisque la problématique du mode d’efficience concerne la structure phrastique. Le consensus adopte comme pivot la phrase déclarative, ce qui ne mène pas très loin. Dans Les figures du discours, Fontanier fait valoir, pertinemment de notre point de vue, que la phrase interrogative est susceptible de deux directions: le doute ou l’étonnement, ce qui rapproche la phrase interrogative de la phrase exclamative, laquelle peut, à ce titre, prétendre au rôle de pivot structural. Il reste alors à “caser” la phrase déclarative dans ce dispositif. Dans le Traité des prépositions, V. Brøndal est, à notre connaissance, l’un des rares linguistes à s’être inquiété de ce point intrigant: «Tandis que les relations positives (symétrique, transitive, connexe…) posent la relation (r) sous sa forme propre ou équilibrée, autonome ou immanente, toutes les relations négatives (asymétrique, intransitive, inconnexe…) indiquent le point final de la phrase et par-delà celui-ci un objet (R) transcendant indépendant de la phrase elle-même – un objet justement créé par la synthèse de toutes les relations relatives: par deixis (asym.), par fixation (intr.), par isolation (inconn.), etc.» (Traité des prépositions, p. 85). Comme le notent dans leur commentaire H. Jørgensen et F. Stjernfelt : «(…) nous voyons le sujet du discours en train d’élargir les zones de validité du discours en rattachant, de manière relationnelle et descriptive, de plus en plus d’objets au monde du texte.» (Langage, n° 86, p. 83). Selon Brøndal, cette visée attribuée au discours est dans la dépendance de la convergence entre d’une part, les «formes de relation», c’est-à-dire, dans la terminologie greimassienne, des structures élémentaires de la signification, d’autre part des «espèces de relation» relatives aux trois couples empruntés à la logique: (symétrie vs asymétrie), (transitivité vs intransitivité) et (connexité vs inconnexité). Un objet-événement accède dans le champ de présence et s’y maintient comme singularité, étrangeté; ses traits négatifs: asymétrie, intransitivité et surtout inconnexité mettent en échec la relativité de l’extensité, laquelle est un compromis entre le “tout se tient” trop lâche et l’unicité trop marquée; ce moment est tendanciellement exclamatif et actualise sa résolution, c’est-à-dire l’inversion des traits négatifs, qui, si elle aboutit, demandera l’équanimité, elle aussi tendancielle de la phrase déclarative, soit:

Ces catégories sont celles que retient Wölfflin dans ses analyses, mais dans l’ordre inverse, ce qui signifierait que l’ordre choisi est une variable propre à un univers de discours. Pour la rhétorique, Fontanier, à la différence de Dumarsais, fait une place à l’exclamation et l’analyse qu’il propose en appelle aux valences intensives: «L’Exclamation a lieu lorsqu’on abandonne tout à coup le discours ordinaire pour se livrer aux élans impétueux d’un sentiment vif et subit de l’âme.» (Les figures du discours, p. 370). On le voit: c’est l’exclamation, c’est-à-dire l’après, qui catégorise son avant comme «discours ordinaire». La démarche inverse n’aurait aucun sens. Certains écrivains ont tenté de s’approcher de ce moment où le discours se défait pour marquer par sa dislocation même la disproportion qui saisit le sujet. Nous songeons à certains passages du texte d’A. Artaud intitulé Van Gogh le suicidé de la société où nous voyons le «discours ordinaire» céder la place à des grandeurs inconnues, “barbares”, afin de signifier la violence d’une irruption littéralement indicible: 

«Sans littérature, j’ai vu la figure de van Gogh, rouge de sang dans l’éclatement de ses paysages, venir à moi,

kohan
taver
tensur
purtan

dans un embrasement
dans un bombardement
dans un éclatement;
vengeurs de cette pierre de meule que le pauvre van Gogh porta toute sa vie à son cou.
La meule de peindre sans savoir pour quoi ni pour où.» 

(Œuvres complètes, vol. 13, p. 49)

Que si l’on demande: existe-t-il un lieu de convergence entre ces différentes approches? Nous avançons la réponse suivante: c’est à partir de l’extensité la catalyse de l’intensité, c’est-à-dire la prosodisation du contenu à laquelle Cassirer nous invite dans le second volume de La philosophie des formes symboliques: «Le mana et le tabou ne servent pas à désigner certaines classes d’objets; ils ne font que présenter l’accent particulier que la conscience magique et mythique met sur les objets. Cet accent permet de décomposer la totalité de ce qui est et de ce qui arrive en deux sphères, une sphère signifiante qui éveille et enchaîne l’intérêt mythique, et une sphère insignifiante qui laisse indifférent cet intérêt. On peut donc dire, de manière à la fois injuste et erronée, que la formule du mana-tabou est autant le fondement du mythe et de la religion que l’interjection est le fondement du langage. Il s’agit, dans ces deux notions, de ce qu’on pourrait appeler des interjections primaires de la conscience.» (La philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 104). Nous pouvons maintenant nommer ces grandeurs rien moins qu’étrangères qui surgissent dans le texte d’Artaud: «vives et subites», ce sont les marques du mode d’efficience marqué, à savoir le survenir. Ce serait de notre point de vue un contresens que d’y voir des onomatopées. Le survenir est bien entendu un chapitre majeur de la manipulation: le piège, l’embuscade, le traquenard, la ruse, la traîtrise exploitent la possibilité pour l’homme le plus averti d’être surpris et défait…

(voir événement, parvenir, tempo)