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Concession

La concession est assurément l’un des chapitres majeurs de la sémiotique de l’événement, que l’on peut recevoir comme le produit des sub-valences de tempo et de tonicité lorsqu’elles sont portées à leur paroxysme, c’est-à-dire à la démesure. Comme c’est le cas pour la plupart des théories qui ont quelque écho avant de disparaître, la concession place l’«accent de sens» sur une figure grammaticale modeste, une figure parmi d’autres, laquelle se trouve – ici circulairement – distinguée et promue au rang de clef du sens, selon le cas: partielle ou totale. Pour les grammairiens, la concession est du côté du survenir: «(…) quand une action ou un état semblent devoir entraîner une certaine conséquence, l’opposition naît de ce qu’une conséquence contraire, inattendue, se produit; c’est ce qu’on nomme la concession ou la cause contraire: Type: Bien qu’il eût une forte fièvre, il sortit.» (Wagner & Pinchon, Grammaire du français classique et moderne, p. 600). Le bien quemet en échec le parce que attendu: Il ne sortit pas parce qu’il avait une forte fièvre. L’importance de la concession est solidaire de la tension propre aux modes d’efficience, c’est-à-dire à la tension existentielle entre le survenir, synonyme de désarroi pour le sujet, et le parvenir, lequel, si précisément quelque survenir n’intervient pas au titre de contreprogramme fâcheux, valide la confiance que le sujet accorde à ses capacités propres et aux ressources dont il dispose. Le succès du parvenir conforte le sujet dans la conviction que le monde est bien “son” monde, que le calcul et la prévision y ont leur place, tandis que l’irruption du survenir vient lui rappeler qu’une «inquiétante étrangeté»peut se manifester, comme un envers qui se retournerait. Et c’est justement peut-être la dimension fiduciaire qui est à même d’exhiber le fonctionnement sémiotique de la concession. La dimension fiduciaire a pour verbe-pivot “croire” et pour alternance élémentaire le couple :

croire vs ne pas croire

L’objet du “croire” est bien entendu le “croyable”, qui porte, selon le Micro-Robert, sur “ce qui peut ou doit être cru”, c’est-à-dire que le “croyable” renvoie au “croire” de la doxa; dans le “croyable”, un “croire” antérieur est converti ou présupposé. L’objet du “croire” a pour alternance élémentaire le couple :

croyable vs incroyable

À partir de ces deux couples, il est aisé de produire le paradigme des syntagmes élémentaires de la croyance, paradigme qui repose sur le partage en syntagmesimplicatifs conformes à quelque doxa et en syntagmes concessifs en rupture avec cette même doxa :

Cette dualité est du même ordre que celle dont Saussure fait état – mais sans la développer – dans un fragment des Ecrits«Ce n’est peut-être qu’en linguistique qu’il existe une distinction sans laquelle les faits ne seront compris à aucun degré, (…). Telle est en linguistique la distinction de l’état et de l’événement; car on peut se demander si cette distinction, une fois bien reconnue et comprise, permet encore l’unité de la linguistique, (…).» (Ecrits de linguistique générale, p. 233). Nous admettrons que les syntagmes implicatifs renvoient à la grammaticalité des règles, les syntagmes concessifs à l’événement, c’est-à-dire au succès d’un contre-programme, selon le cas désastreux ou salvateur pour le sujet. Soit graphiquement :

L’adresse sémiotique de la concession n’est pas banale, puisqu’elle se situe au point de recoupement de la structure et de la valeur: (i) elle a rapport à la structure puisqu’elle désavoue une relation de dépendance, c’est-à-dire une «détermination» dans la terminologie hjelmslevienne; (ii) elle a rapport immédiatement à la valeur en raison des charges valencielles – ici exclamatives – de tempo et de tonicité dont la concession est porteuse : si l’implication relève le quantum de valeur, la concession, si elle survient, le redouble, selon la convention terminologique que nous avons adoptée. Enfin, l’implication ayant autorité sur le langage et la concession s’exerçant aux dépens de l’implication, d’aucuns ont conclu que cette adversité était à l’initiative du seul sujet. C’est du moins ainsi que semble l’entendre Merleau-Ponty dans La prose du monde«Le pouvoir du langage n’est ni dans cet avenir d’intellection vers lequel il va, ni dans ce passé mythique d’où il proviendrait: il est tout entier dans son présent en tant qu’il réussit à ordonner lesprétendus mots clés de manière à leur faire dire plus qu’ils n’ont jamais dit, qu’ils se dépassent comme produits du passé et nous donnent ainsi l’illusion de dépasser toute parole et d’aller aux choses mêmes parce qu’en effet nous dépassons tout langage donné.»(La prose du monde, p. 58). Nous convenons avec Merleau-Ponty qu’il y a bien dépassement, mais selon nous ce dépassement n’est pas étranger au langage, qui serait condamné au ressassement, au rabâchage: il doit équitablement être rendu à la concession; sans entrer ici dans les développements nécessaires, les plus grands artistes ne sont-ils pas des maîtres de la concession ?

(voir événementsurvenirrécursivité)