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Survenir

Couplé avec le parvenir, le survenir est l’un des deux modes d’efficience, c’est-à-dire l’une des deux manières pour une grandeur d’accéder au champ de présence et de s’y établir. Le survenir est pour le sujet bouleversant, mais les raisons de ce “tumulte” ne se laissent pas dire aisément, puisque la clarification suppose, selon la doxal’absence même de ce qui est à analyser! Le survenir doit sa véhémence affective à l’ardeur des sub-valences de tempo et de tonicité qu’il met en jeu: l’accélération “folle” et la saturation tonique vécues à son corps défendant par le sujet n’entrent pas dans une “somme”, mais bien – sans qu’on puisse en fournir la démonstration à ce jour – dans un “produit” qui les décuple. Sans ce postulat indémontrable, comment comprendre le caractère extatique du survenu? Un verbe en français résume la démesure affective du survenu: le survenir précipite et nous précipite. En effet, il représente une crise fiduciaire radicale: ne vaut-il pas comme réalisation soudaine de l’irréalisable? Sans s’annoncer, sans surtout prévenir, le survenir virtualise la contenance modale du sujet dont il anéantit ex abrupto les compétences validées. Il arrête le temps et peut-être même l’inverse en ce sens que le sujet s’emploie à reconstituer le temps de l’actualisation, le temps des préparations et des calculs que le survenir a justement anéanti; le temps s’arrête parce que le sujet s‘efforce de restaurer a posteriori cet “avant-temps” qui lui fait gravement défaut. Enfin le survenir boucle, bouche l’espace: perdant ses dépendances et ses lignes de fuite, l’espace se contracte et se réduit au “là” qui vaut alors momentanément comme sans “ailleurs” accessible. Le sujet est ravi de la sphère familière de son agir et projeté dans celle étrange du subir. Sans traiter ce point comme il le mérite, indiquons d’un mot que la problématique du survenir est déjà au centre des analyses d’Aristote dans la Poétique, la tragédie ayant pour ressorts certains les péripéties et les reconnaissances agencées. La philosophie, l’anthropologie, la linguistique, la rhétorique et la littérature se sont approchées de cet antécédent que l’avènement du discours précisément dérobe. Pour la tradition philosophique, nous mentionnerons le motif “antique”, récurrent de l’étonnement auquel Descartes dans Les passions de l’âme a pour ainsi dire donné une nouvelle jeunesse: «Lors que la première rencontre de quelque objet nous surprent, & que nous le jugeons estrenouveau, ou fort différent de ce que nous connoissions auparavant, ou bien de ce que nous supposions qu’il devait estre, cela fait que nous l’admirons & et sommes estonnez. Et pour ce que cela peut arriver avant que nous connoissions aucunement si cet objet nous est convenable, ou s’il ne l’est pas, il me semble que l ‘Admiration est la première de toutes les passions.» (Les passions de l’âme, pp. 108-109). L’accès au champ discursif se présente ci comme une intrusion appréciée. Descartes n’eût pas manqué d’être bien surpris s’il avait pu prendre connaissance des descriptions du sacré par les anthropologues: «On rapporte en particulier que l’expression de manitou est employée partout où la représentation et l’imagination sont excitées par quelque chose de nouveau et d’extraordinaire: si, pendant la pêche, on attrape une espèce encore inconnue de poissons, celle-ci fait naître aussitôt l’expression de manitou.» (Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 104). Pour la linguistique, les choses se présentent de façon singulière, puisque la problématique du mode d’efficience concerne la structure phrastique. Le consensus adopte comme pivot la phrase déclarative, ce qui ne mène pas très loin. DansLes figures du discours, Fontanier fait valoir, pertinemment de notre point de vue, que la phrase interrogative est susceptible de deux directions: le doute ou l’étonnement, ce qui rapproche la phrase interrogative de la phrase exclamative, laquelle peut, à ce titre, prétendre au rôle de pivot structural. Il reste alors à “caser” la phrase déclarative dans ce dispositif. Dans le Traité des prépositions, V. Brøndal est, à notre connaissance, l’un des rares linguistes à s’être inquiété de ce point intrigant: «Tandis que les relations positives (symétrique, transitive, connexe…) posent la relation (r) sous sa forme propre ou équilibrée, autonome ou immanente, toutes les relations négatives (asymétrique, intransitive, inconnexe…) indiquent le point final de la phrase et par-delà celui-ci un objet (R) transcendant indépendant de la phrase elle-même – un objet justement créé par la synthèse de toutes les relations relatives: par deixis (asym.), par fixation (intr.), par isolation (inconn.), etc.» (Traité des prépositions, p. 85). Comme le notent dans leur commentaire H. Jørgensen et F. Stjernfelt : «(…) nous voyons le sujet du discours en train d’élargir les zones de validité du discours en rattachant, de manière relationnelle et descriptive, de plus en plus d’objets au monde du texte.» (Langage, n° 86, p. 83). SelonBrøndal, cette visée attribuée au discours est dans la dépendance de la convergence entre d’une part, les «formes de relation», c’est-à-dire, dans la terminologie greimassienne, des structures élémentaires de la signification, d’autre part des «espèces de relation» relatives aux trois couples empruntés à la logique: (symétrie vs asymétrie), (transitivité vsintransitivité) et (connexité vs inconnexité). Un objet-événement accède dans le champ de présence et s’y maintient comme singularité, étrangeté; ses traits négatifs: asymétrie, intransitivité et surtout inconnexité mettent en échec la relativité de l’extensité, laquelle est un compromis entre le “tout se tient” trop lâche et l’unicité trop marquée; ce moment est tendanciellement exclamatif et actualise sa résolution, c’est-à-dire l’inversion des traits négatifs, qui, si elle aboutit, demandera l’équanimité, elle aussi tendancielle de la phrase déclarative, soit:

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Ces catégories sont celles que retient Wölfflin dans ses analyses, mais dans l’ordre inverse, ce qui signifierait que l’ordre choisi est une variable propre à un univers de discours. Pour la rhétorique, Fontanier, à la différence de Dumarsais, fait une place à l’exclamation et l’analyse qu’il propose en appelle aux valences intensives: «L’Exclamation a lieu lorsqu’on abandonne tout à coup le discours ordinaire pour se livrer aux élans impétueux d’un sentiment vif et subit de l’âme.» (Les figures du discours, p. 370). On le voit: c’est l’exclamation, c’est-à-dire l’après, qui catégorise son avant comme «discours ordinaire». La démarche inverse n’aurait aucun sens. Certains écrivains ont tenté de s’approcher de ce moment où le discours se défait pour marquer par sa dislocation même la disproportion qui saisit le sujet. Nous songeons à certains passages du texte d’A. Artaud intitulé Van Gogh le suicidé de la société où nous voyons le «discours ordinaire» céder la place à des grandeurs inconnues, “barbares”, afin de signifier la violence d’une irruption littéralement indicible: 

«Sans littérature, j’ai vu la figure de van Gogh, rouge de sang dans l’éclatement de ses paysages, venir à moi,

kohan
taver
tensur
purtan

dans un embrasement
dans un bombardement
dans un éclatement;
vengeurs de cette pierre de meule que le pauvre van Gogh porta toute sa vie à son cou.
La meule de peindre sans savoir pour quoi ni pour où.» 

(Œuvres complètes, vol. 13, p. 49)

Que si l’on demande: existe-t-il un lieu de convergence entre ces différentes approches? Nous avançons la réponse suivante: c’est à partir de l’extensité la catalyse de l’intensité, c’est-à-dire la prosodisation du contenu à laquelle Cassirer nous invite dans le second volume de La philosophie des formes symboliques«Le mana et le tabou ne servent pas à désigner certaines classes d’objets; ils ne font que présenter l’accent particulier que la conscience magique et mythique met sur les objets. Cet accent permet de décomposer la totalité de ce qui est et de ce qui arrive en deux sphères, une sphère signifiante qui éveille et enchaîne l’intérêt mythique, et une sphère insignifiante qui laisse indifférent cet intérêt. On peut donc dire, de manière à la fois injuste et erronée, que la formule du mana-tabou est autant le fondement du mythe et de la religion que l’interjection est le fondement du langage. Il s’agit, dans ces deux notions, de ce qu’on pourrait appeler des interjections primaires de la conscience.» (La philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 104). Nous pouvons maintenant nommer ces grandeurs rien moins qu’étrangères qui surgissent dans le texte d’Artaud: «vives et subites», ce sont les marques du mode d’efficience marqué, à savoir le survenir. Ce serait de notre point de vue un contresens que d’y voir des onomatopées. Le survenir est bien entendu un chapitre majeur de la manipulation: le piège, l’embuscade, le traquenard, la ruse, la traîtrise exploitent la possibilité pour l’homme le plus averti d’être surpris et défait…

(voir événementparvenirtempo)